Quand j’arrive chez Patricia Dorfmann, l’injonction « DON’T BELIEVE IN THE TRUTH », phrase readymade prélevée dans un journal par Artus de Lavilléon lors de son voyage aux États-Unis en 2005, bande de papier posée au centre de la reproduction d’une photographie de Gordon Coster, qui montre un homme debout dans la structure d’un immense échafaudage, cette phrase, censée tenir en place par le seul usage d’une pâte adhésive non collante, a glissé dans le bas de l’encadrement de l’œuvre accrochée au mur, élément d’une série de documents réunis par l’artiste tout au long de son périple sur la route 66, archivés et exposés neuf ans plus tard, pages découpées de magazines, iconographie stéréotypée, comme un parfum de l’Amérique, chaque visuel associé à une ou deux phrases numérotées de 1 à 78, montage discrépant à la Isidore Isou, messages et aphorismes qui viennent perturber la lecture des images, la prévisibilité des discours, rajoutent du stéréotype aux stéréotypes, disjonctions opérantes, reformer son langage, je fais le tour de la galerie, ligne de cadres, bandes de papier positionnées comme l’a voulu l’artiste, seule la vérité tombe, « NEED DIRECTIONS? ASK JESUS » dit l’une de ces phrases et je pense à Obliques Strategies, ce jeu de cartes créé par Brian Eno en 1975, cent sept injonctions et trois cartes blanches, vous n’avez droit qu’à deux tirages par jour, organiser le pessimisme signifie, dans l’espace de la conduite politique, découvrir un espace d’images écrit Benjamin dans Sur le concept d’histoire, marqueurs visuels, chronologie des événements, s’agit-il pour Artus de Lavilléon de conduire un espace politique ? Jésus peut-il vraiment me dire où aller ? d’où vient cette voix qui m’enjoint de ne pas croire à la vérité ? j’entends une assistante parler au téléphone, un coursier dépose un pli, à l’aide à l’aide à l’aide, je sens la vie qui se rapproche écrit Marilyn Monroe en 1958, je suis de nouveau face à l’image de Gordon Coster, rien qui me permette d’en connaître la source, aucune information sur le contexte, le lieu de la prise de vue, le hors-champ, je ne vois qu’une structure métallique all-over, perspective écrasée, l’ouvrier spider-man figé au centre de l’image bidimensionnelle, contre-jour, comme lui je me sens exposé, menacé, images passantes dit Georges Didi-Huberman, qui opèrent à travers le temps, je suis ce criminel qu’on fait monter sur l’échafaud, il fallait qu’à l’idée de chaque crime et des avantages qu’on en attend soit associée l’idée d’un châtiment déterminé, règle de la certitude parfaite, démultiplication du moi, condensations, déplacements, intensité rythmique, l’œuvre comme lieu rêvé de la disparition, je me perds volontiers, la poésie en avant de l’action, la tête nue de Rimbaud, L’Éternité, le dernier mot du dernier vers, soleil, quelque chose d’impossible aujourd’hui, ou alors de violemment touristique, quel est ton nom me dit la psy, je me jette à ses pieds, je lèche ses bottes, formation hasardeuse d’une demeure, les inspirés ont un domaine, t’es vraiment un petit enculé et elle me donne des coups de talon, Oh ! quelle propriété géniale et fructueuse a la littérature, cette liberté dans la construction des trames ! note parasite, je suis toujours dans la galerie, j’erre dans mes propres extases, que dit cet espace d’images ? que disent ces sentences ? l’artiste a-t-il documenté son geste ? a-t-il pris des photos-souvenirs de son voyage ? peut-on le voir découper les pages des magazines, les bandes de papier que je vois sur ces murs, organiser les correspondances ? une dispertion qui a trouvé sa forme, ma présence muette devant cette forme, cet espace entre les images, ces intervalles que je parcours et qui les lient, ce sentiment, toujours, d’être fixé écrit Artaud, localisé autour d’un point d’absence, d’inanité, toujours le même, qui êtes-vous ? me demandent les inspecteurs de la police de l’identité, je suis en garde à vue, je m’appelle Mick Jagger, je marche les pieds nus dans des moquettes épaisses, comme toutes les super-stars je ne suis plus rien, plus rien que toi, je suis ton chant, je suis ta voix, jeu avoué et somptueux de la messe, Luke, le héros de The Cameraman, le film de Buster Keaton et Edward Sedgwick sorti en 1928, apparaît soudain, il capte des plans destinés au service Nouvelles de la MGM – dont la devise est Ars gratia artis (l’art pour l’art) –, choisit l’angle, traque le cadre, je montre mon meilleur profil, volonté de s’inscrire, seul, dans l’irréalité, de se nourrir du sang des œuvres d’autrui, avec la fierté du vampire écrit Vila-Matas dans Le Mal de Montano, les seuls vampires auxquels j’ai jamais cru sont ceux de Bret Easton Ellis dans Zombies, maintenant il me faut de la musique, les premières notes de Confusion is sex de Sonic Youth s’élèvent, dissonance et itération, nappes d’aigus, toute puissance des larsens, je suis Au vide, debout sur la flèche d’une gigantesque grue, vent fort, oscillations, incessant défilé de nuages, corps tremblant, vertige, à se jeter, L’Homme qui tombe, projectile, parenthèse fulgurante, souffle coupé, plus aucun doute, la seule certitude de la chute, de la manière dont elle opère, précipité, trip Newton, silhouettes au sol, têtes levées, portables brandis braqués sur moi, l’image me fige, je suis au-delà de toute pensée, rien d’apocalyptique, c’est cool, je vais appeler mon dealer, je vais me faire des putes sublimes, rebond sur le nuage, passages à vocation pharmacologique des Paradis artificiels de Charles Baudelaire, Marie de Magdala transportée par des anges, vers Dieu, le bruit de mes pas sur le béton ciré, de la galerie, je m’arrête devant une main, l’index est pointé vers le ciel, la phrase « HE IS NOT JUST A SELF DECLARED GENIUS », qui donne son titre à l’exposition, est positionnée dans le tiers supérieur du cadre, toutes les photos du monde forment un labyrinthe écrit Barthes dans La Chambre claire, un homme labyrinthique ne cherche jamais la vérité mais son Ariane, le commandement « FOLLOW THE RULES » est associé à une photo de Nickolas Muray, architecture newyorkaise, une écrasante contreplongée, la flèche gothique de l’église réformée Saint-Nicholas, détruite à la fin des années 1940, la ligne élancée, majestueuse du RCA building, de style Art déco, pièce maîtresse du Rockefeller Center et dont la construction s’achève en 1933, figurez-vous qu’elle est debout leur ville, absolument droite écrit Céline dans son Voyage, s’élèvent les chants des chœurs célestes, présence divine, abandon de Marie, représentée seule par Le Caravage et c’est une première, à mi-corps, dans un trait de lumière, expérience intérieure, ce qui apparaît à la surface, je peux vous aider ? dit l’assistante et elle s’approche de moi, je suis immédiatement projeté dans une photo de Larry Clark, je suis très loin, barré dans mon voyage, « tu ne te feras pas d’image taillée commande la Bible, ni aucune figure de ce qui est haut dans le ciel ou de ce qui est en bas sur la terre », tableau perdu du Caravage, question de l’original, jamais tranchée par les experts et je monte dans un taxi, pluie fine, tous les arts vivent de parole écrit Paul Valéry, toute œuvre exige qu’on lui réponde, Madeleine en extase est l’un des trois tableaux que Le Caravage, condamné à mort, emporte avec lui sur le chemin de Rome, la mère des routes, de grands chiens blancs à ses côtés, plongés dans l’ombre noire, jusqu’à la forme pure, Kasimir Malevitch, 1915, son Quadrangle accroché en hauteur, dans un angle de la galerie Dobychina à Saint Pétersbourg, ce « beau coin » où les icônes sont exposées chez les paysans russes, quête mystique d’un monde sans objet, multitude infinie des significations, une seconde d’une séquence à écran noir d’Hurlements en faveur de Sade fait irruption dans le récit, chœur chaotique et musical, quand Guy Debord vit à Florence il devient « très inopinément amoureux » d’une petite Florentine, peut-être à cause d’un beau sourire amer écrit-il dans Panégyrique, l’inopiné me tue, des vagues se brisent, un cafard cyborg court sur le plancher, il est équipé d’une batterie alimentée par son propre fluide corporel, muni d’une micro caméra, peuple grouillant de données, je me réveille couvert de sangsues, elle va où Moby Dick ? je demande à Michelle, poupée en silicone avec vagin réaliste et sa poire d’entretien, personnage du chant 1 de Paradis, poème en prose, je suis le peintre de l’espace, concrétion de la forme, Avec le vide les pleins pouvoirs écrit Camus sur le livre d’or de l’exposition de Yves Klein chez Iris Clert en 1958, intitulée « Le vide », trois mille personnes assistent au vernissage, modalités d’existence de l’œuvre, le saut de l’artiste depuis la fenêtre d’un premier étage, douze ans plus tard, à l’automne 1960, révélé par l’image, et figé pour toujours, plongeon avant tendu, gargouille rue Gentil-Bernard à Fontenay-aux-Roses, un homme dans l’espace titre une fausse édition du Journal du Dimanche réalisée par Klein, je me souviens avoir vu un homme en lévitation chez Patricia Dorfmann, une femme aussi peut-être, plonger, je n’en suis pas sûr, ruissellement d’images, il est temps de faire mouvement, jusqu’au cœur palpitant du mythique Hollywood, la caméra de David Lynch, la voiture percutée sur Mulholland Drive, projetée hors de la route, qui prend feu, nuit noire, la femme brune titubante, choquée, qui sort du véhicule, dans la lumière des phares, s’enfonce dans la végétation qui tapisse la colline, plan subjectif, incandescence géométrique de Los Angeles, plus loin, plus bas, c’est à perte de vue, le spectacle a ses lois, je m’appelle Rita dira-t-elle à Betty, chez qui elle va trouver refuge et parce qu’elle voit une affiche de Gilda, avec Rita Hayworth, la ligne droite du scénario, À GENOUX ! ordonne ma psy, face contre terre et elle se lève, la pointe de son talon s’enfonce entre mes omoplates, fais voir la thune et je fouille dans ma poche, QUEL EST TON NOM ? et son portable sonne, je ne sais pas qui je suis avoue Rita en larmes, elle souffre d’une amnésie consécutive à l’accident, temps suspendu, c’est votre sac dit Betty, votre nom doit être dedans, ouvrez-le ! il ne contient que des liasses de billets, et une clé bleue, tension dramatique, tissus sonore en arrière plan, il va falloir mener l’enquête, recherche méthodique, l’échafaudage photographié par Gordon Coster est une structure destinée à recevoir le logo Chevrolet, immense panneau publicitaire situé à l’angle de Michigan Avenue et de Randolph Street à Chicago, de 1932 à 1934, sur lequel on peut voir, dans l’angle inférieur droit, une horloge, l’heure donnée de la firme, c’est toutes les trois à quatre minutes qu’un cascadeur professionnel gravit l’escalier hélicoïdal qui tourne sur lui-même et mène au sommet d’une tour noire de quatorze mètres de haut, érigée par Loris Gréaud dans le hall du Centre Pompidou en 2013, s’avance sur le plongeoir, se jette dans le vide, les sauts répétés donnent une allure de Vanité à cette sculpture cinétique aux rouages humains, écrit Michel Gauthier et je grimpe sur la grue, et je danse sur la flèche, chorégraphie de Lucinda Childs, le langage qui est, par nature, fictionnel, dit vrai, la photographie n’authentifie que mon regard posé sur elle, que ma présence, que mon vertige, je le voulais ce rôle et j’en étais malade dit Diane Selwyn et elle se branle, se donne des coups sur la chatte et elle pleure, debout dans la pénombre d’un appartement de la rue de Rennes à Paris, Georges Bataille s’astique face au cadavre de sa mère, je me déshabille demande la morte, j’enlève ma robe ? c’est bien comme ça dit l’écrivain, vas-y mon fils tu ressembles à ta pine ! encourage la mère, il a le souffle court, bruits étouffés de la circulation, le rythme s’accélère, l’œil a une tête de gland, râles de plaisir, le poignet s’immobilise, ça gicle sur le tapis, c’était bon ? absolument, séquence suivante ? on emmène le cadavre, le jour se lève, deux enfants entrent dans une grande malle écrit Kafka dans son Journal, le couvercle se referme, ils ne peuvent l’ouvrir et périssent étouffés, TOUT DOIT DISPARAÎTRE lit-on parfois sur les vitrines des magasins, ils se remplissent aussitôt qu’ils se vident, mouvement linéaire, flux infini tendu marchand, les murs de la galerie Toselli de Milan décapés par Michael Asher à l’automne 1973, l’espace du commerce de l’art exposé nu, dévoilé, la dernière tentative, en date, du combat contre la réification est celle de Tino Sehgal, protocole de vente de ses œuvres par transaction orale, interdiction faite par l’artiste de documenter les situations qu’il crée, d’en faire image, d’en diffuser le descriptif, Seeling Out est le titre d’une œuvre qui date de 2002, un homme se déshabille dès qu’un visiteur s’approche de lui, strip-tease, tout voir et tout montrer, mythologies, les cendres de Sid Vicious oubliées par sa mère dans un bar de New York, l’homme photographié par Coster gravit un échafaudage et je vois cette image, quelle vérité l’art d’Artus de Lavilléon manifeste-t-il dans cette exposition ? il me propose d’intervenir dans le cadre d’une conversation qu’il organise chez Patrica Dorfmann, je vais écrire un texte, l’intituler Au vide, en donner une lecture, pourquoi t’essayes pas d’écrire du porno ? dit Hank à l’exterminateur, nous voyons comme dans un miroir écrit Saint Paul de Tarse dans la première épître aux Corinthiens, d’une manière obscure et je commence à dériver, les yeux clos, comme retournés à l’intérieur de moi-même, noyant toutes les mauvaises pensées, et à me concentrer sur des choses positives, une élégante contrainte, un couloir de lumière, je fais un selfie avec Michelle, je poste l’image sur Instagram, hashtag brunette, hashtag maintenant-je vais-faire-des-trous-dans-les-murs-ça-va-me-détendre, hashtag je-vais-expérimenter-le-principe-de-déconstruction, je pense aux percées architecturales de Gordon Matta-Clark, altération de la perception, aux immeubles éventrés des zones de guerre en milieu urbain, ruines, l’espace tridimensionnel révélé, cafards cyborg qui scannent les lieux, les images sont envoyées vers une surcouche logicielle du réseau, les victimes sont identifiées, la guerre est belle, je ne sais plus quel est mon nom, rien ne me contente sauf peut-être ce vide, vertige, je vais le faire graver sur ma tombe, ce mot, épitaphe, le faire peindre par Ed Ruscha, tableau, tu crois à la vie après la mort demande Glenn O’Brien à Andy Warhol après que l’artiste a bordé sa mère, nuit douce à Los Angeles, fluorescence voilée de toutes les diagonales, la fin de la route 66 est aussi son début, les Rumble Fish du film éponyme de Francis Ford Coppola se jettent sur leur image qui se reflète sur les parois des aquariums, la bonne tension, My Way, descente interminée, interminable image de soi, vibrante, ne crois pas à la vérité me dit Michelle, ses lèvres rouges, immobiles, son sourire perpétuel, le chien est une vérité fondamentale écrit Vila-Matas dans Impressions de Kassel, il parle du chien de Pierre Huyghe, à la patte rose, une vérité qui, puisqu’il s’agit d’un chien, se déplace, il faut exterminer toute pensée rationnelle dit l’exterminateur et Dieu chasse l’homme, l’art est joyeux, l’inachevé me comble, tout va bien.

 

Au vide, dérive iconogéographique
Pierre Denan, 22 novembre 2014

 

 

 

Chœur chaotique et musical, texte constitué de débordements de sens et de renvois multiples, Au vide est ma contribution à la conversation qu’Artus de Lavilléon organise à la galerie Patricia Dorfmann, dans le cadre de son exposition intitulée : « He is not just a self declared Genius », œuvres composées de documents rassemblés lors d’un voyage qu’il fit aux États-Unis, sur la route 66 à l’été 2005. Artus de Lavilléon traite de « l’impossibilité d’échapper à son état d’artiste dans une société où la vitrine fait œuvre », réflexion en lien avec les textes Zéro-dix de Malevich et Mode d’emploi du détournement de Debord et Wolman, et je lis Au vide, titre éponyme d’un projet d’exposition que j’imagine au mois de juillet 2014.

 

Je rédige Au vide alors que je viens de publier le livre 1 de mon journal visuel (dans lequel on me voit manipuler des peintures abstraites), que deux de mes pièces (des monochromes) sont exposées dans le group Show « Mauvais genre » à la galerie Addict (18 octobre – 20 décembre 2014), Paris, et que je viens d’écrire le chant 1 de Paradis, poème en prose, condensation discursive dont je reprends ici certains des éléments, à commencer par le principe qui consiste à ponctuer mes phrases de tous les signes habituels, à l’exclusion du point.

 

 

 

Artus de Lavilléon, « He is not just a self declared Genius »,
october 11 2014 to november 22 2014, Paris

http://artusdelavilleon.com

www.patriciadorfmann.com